« On n'aime pas le mot souveraineté » : ce que le choix de Scaleway par LVMH révèle de la nouvelle géopolitique du cloud
En bref
À VivaTech, le DSI de LVMH signe avec Scaleway mais se méfie du mot « souveraineté » : il lui préfère « autonomie », c'est-à-dire la capacité durable de dire non. Sa doctrine n'est pas le repli mais l'hybridation régionale — une plaque américaine, une européenne, une chinoise, chacune dotée du partenaire adapté à ses contraintes. La métrique qui compte n'est pas le drapeau planté sur un data center, c'est la réversibilité : ce que coûte une sortie, et le pouvoir de négociation qu'elle restaure. Et le prochain front de cette bataille d'autonomie se joue déjà un cran plus haut, sur le modèle et l'IA agentique.
Sur le stand de Scaleway à VivaTech, en juin 2026, deux hommes répondent aux questions d'un journaliste. Le premier, Damien Lucas, dirige le fournisseur de cloud européen du groupe iliad. Le second, Franck Le Moal, pilote la technologie d'un des plus grands groupes mondiaux : 80 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 75 Maisons, une présence dans plus d'une centaine de pays. LVMH vient de signer avec Scaleway. C'est une nouvelle commerciale. Mais ce qui se dit dans cette interview dépasse largement le contrat1.
Car au moment où le journaliste prononce le mot attendu, « souveraineté », le DSI de LVMH freine : « On est assez vigilants sur le mot souveraineté. On n'aime pas forcément beaucoup ce mot-là, parce qu'en fait ça peut avoir plusieurs définitions et on est confronté à plusieurs souverainetés. » Voilà un dirigeant qui choisit un cloud européen et qui, dans la même phrase, refuse l'étendard sous lequel on voudrait ranger sa décision. Ce paradoxe exprime à voix haute la doctrine que les grandes entreprises construisent en silence depuis trois ans.
Le mot que le DSI de LVMH refuse de prononcer
Pourquoi se méfier de « souveraineté » quand on vient précisément de poser un acte souverain ? Parce que le mot porte une ambiguïté dangereuse : il glisse facilement du sens « garder le contrôle » au sens « se replier sur soi ». Or aucune entreprise opérant dans cent pays ne peut se replier. LVMH réalise une part décisive de son activité en Asie, aux États-Unis, en Europe. Se couper d'un de ces blocs serait un suicide commercial.
Le terme que Franck Le Moal lui préfère est autonomie. La nuance est essentielle. La souveraineté, dans son acception militante, suggère une forteresse. L'autonomie, elle, désigne une capacité : celle de faire ses propres choix, de ne pas subir, de conserver une marge de manœuvre. C'est exactement la définition que nous défendons : la souveraineté, c'est garder le choix, pas se replier. Dépendre à 100 % d'un acteur, c'est accepter ses lois ; l'autonomie consiste à ne jamais se mettre dans cette position. La distinction n'est pas rhétorique : elle change ce que l'on mesure, ce que l'on contractualise, et ce que l'on exige d'un fournisseur le jour où la relation se tend.
Ce déplacement sémantique a une conséquence pratique immédiate. Si la souveraineté est une posture (« acheter français »), elle se mesure à un drapeau. Si l'autonomie est une capacité (« pouvoir changer d'avis »), elle se mesure à la réversibilité : combien de temps, combien d'argent, combien de douleur pour sortir d'un fournisseur ? C'est une métrique d'ingénierie, pas un slogan. Et c'est là que le choix de Scaleway prend tout son sens.
Trois plaques, trois clouds : l'hybridation comme doctrine
Le cadre que dessine Franck Le Moal est explicitement géopolitique. « Il faut intégrer désormais le fait que c'est fini, la vie où on pouvait travailler avec une solution mondiale unique », dit-il. À la place, un système d'information piloté selon trois visions : une plaque américaine, une plaque européenne, une plaque chinoise. C'est déjà la réalité opérationnelle du groupe, un point que nous avions analysé sous l'angle de la fracturation des blocs technologiques dans la géopolitique de l'IA entre États-Unis, Chine et Europe.
Concrètement : un partenariat data stratégique avec Google Cloud depuis 2021 ; une présence forte en Chine où, sous la contrainte réglementaire, une vingtaine de Maisons travaillent avec Alibaba Cloud, aux côtés de Huawei et Tencent ; et désormais Scaleway pour la plaque européenne, sur laquelle le groupe prévoit de poser « des données potentiellement sensibles », des workloads e-commerce pour les marchés européens et une partie de ses solutions de cybersécurité. Le calendrier est assumé : quelques Maisons ont démarré (Sephora, Louis Vuitton et d'autres), et l'objectif est une empreinte « significative » sous 12 à 18 mois.
Appelons cette doctrine par son nom : l'hybridation régionale. Elle relève d'une architecture délibérée où chaque grande plaque géographique reçoit le partenaire le mieux adapté à ses contraintes réglementaires, économiques, politiques. C'est l'exact opposé du fantasme du fournisseur unique mondial qui a structuré l'IT des années 2010. Et c'est une forme de souveraineté bien plus robuste que le repli, parce qu'elle ne dépend d'aucun bloc en particulier. Le débat n'oppose donc pas « tout américain » à « tout souverain » : il porte sur la composition d'un portefeuille multi-cloud assumé région par région.
La souveraineté est un pouvoir d'achat
Le mot le plus révélateur de l'interview est ailleurs. Franck Le Moal explique qu'il faut « maintenir une saine tension à notre bénéfice » avec les partenaires américains. « Saine tension » : voilà le vrai moteur. Introduire un acteur européen crédible dans son portefeuille, ce n'est pas seulement protéger ses données, c'est restaurer un rapport de force. Sans alternative technologique réelle, la négociation est une illusion : on subit les hausses de prix de manière unilatérale. Avec une alternative prouvée, on peut dire non.
C'est précisément la logique du BATNA technologique (Best Alternative to a Negotiated Agreement). La souveraineté est d'abord un levier financier, avant d'être un enjeu de sécurité. Le secteur l'a appris à ses dépens avec les épisodes de verrouillage où la facture d'un éditeur d'infrastructure a été multipliée par dix après que la réversibilité avait disparu. Quand le coût de sortie devient prohibitif, le client n'a plus de pouvoir d'achat : il a un abonnement à vie dont le prix est fixé par un seul vendeur.
Damien Lucas ajoute à ce calcul de pouvoir un calcul de ruissellement économique. Selon lui, « un euro dépensé chez Scaleway, c'est 68 centimes qui restent dans l'économie européenne », contre « moins de 20 centimes » pour un hyperscaler américain, même facturé en France1. On peut discuter le chiffre exact, mais l'argument structurel tient : le choix d'infrastructure n'est pas neutre du point de vue de l'écosystème qu'il finance. Pour un groupe qui revendique de faire rayonner un savoir-faire national, contribuer à l'émergence d'un écosystème technologique européen relève de la cohérence, pas du militantisme.
Ce que le cloud souverain ne règle pas
L'honnêteté de l'échange tient surtout à ce que Damien Lucas refuse de promettre. Interrogé sur l'idée que Scaleway développe de la bureautique en ligne ou du collaboratif, il tient sa ligne : la mission est de fournir le meilleur de l'IaaS et du PaaS, point. « Ça règle ni le problème de la bureautique, ni le problème de la dépendance qu'on peut avoir dans le domaine des chipsets, ni le problème qu'on peut avoir sur les serveurs, ni sur la RAM. » Vouloir tout verticaliser, dit-il, ce serait ralentir la seule chose qui compte : rattraper le niveau des hyperscalers sur les couches basses.
Cette lucidité dessine en creux la carte des dépendances qui demeurent. Un cloud européen ne rend pas souveraine la suite bureautique, ni les puces, ni la couche applicative métier. Or c'est souvent là que se joue le verrouillage le plus profond. Comme le résume le DG de ChapsVision dans le communiqué de Scaleway, « le software applicatif est la dernière ligne de défense de la souveraineté numérique européenne »2. Migrer ses machines virtuelles vers un cloud européen tout en concevant ses applications vitales exclusivement sur des API propriétaires fermées, c'est déplacer le cadenas sans le retirer.
D'où une distinction décisive, trop souvent escamotée : il faut cantonner les copilotes bureautiques à ce qu'ils font bien (la productivité individuelle, les mails, les synthèses) et sanctuariser l'IA métier, celle qui manipulera les secrets industriels et les algorithmes différenciants. Cette dernière doit rester intouchable, c'est-à-dire portable, abstraite, jamais soudée à un écosystème unique. Confondre les deux périmètres, c'est laisser un gain de productivité de surface dicter une dépendance de fond. Le cloud d'infrastructure est une condition nécessaire de l'autonomie ; il n'en est jamais la condition suffisante, un point que nous développons dans notre analyse de la souveraineté cloud à l'ère agentique.
Le kill switch n'est pas de la science-fiction
Reste la dimension que beaucoup de décideurs jugent encore théorique : le risque extraterritorial. Damien Lucas l'évoque d'emblée : protéger contre l'exploitation des données par des autorités tierces, et contre l'existence d'un potentiel kill switch. Et il prévient : « avec l'actualité du week-end, c'est pas complètement de la science-fiction. »
Le fait le plus concret sur ce terrain n'est pas une rumeur, c'est un témoignage sous serment. Le 10 juin 2025, devant le Sénat, le directeur juridique de Microsoft France a reconnu que, contraint par une décision de justice américaine, l'éditeur remettrait les données de ses clients européens aux autorités des États-Unis3. C'est l'application normale d'un droit extraterritorial, pas un dysfonctionnement. Les données métiers confidentielles traitées par des plateformes soumises à ce droit restent, juridiquement, à la portée d'une juridiction étrangère, quelle que soit la localisation physique des serveurs. C'est exactement le scénario que nous avons exploré à propos du contrôle gouvernemental sur les briques d'IA.
Ce risque n'est plus l'apanage du débat public. Il l'a longtemps été : l'appel d'offres de la Commission européenne, la plateforme de données de santé en France ont récemment basculé vers des solutions européennes. Mais Damien Lucas observe que le mouvement gagne désormais le privé, « avec des cycles qui sont quelquefois longs, parce que le cloud, c'est au cœur des SI ». Les choix sont structurants, donc lents. Le réveil, lui, s'accélère.
Cantonner, abstraire, négocier : la discipline du Design to Exit
Comment une direction technique transforme-t-elle ce diagnostic en architecture ? Le fil conducteur que recommande SFEIR tient en une expression : Design to Exit, concevoir dès le départ pour pouvoir sortir. Concrètement, quelques principes que l'interview LVMH illustre sans les nommer.
Cantonner. Limiter strictement les IA et suites bureautiques propriétaires aux tâches de productivité individuelle, là où le lock-in est tolérable parce que la donnée n'est pas stratégique. C'est le périmètre où le rapport qualité-prix prime sur l'autonomie.
Abstraire. Construire ses applications métier derrière une passerelle qui découple le code des API d'un fournisseur unique. Le coût de réversibilité se décide à l'architecture, pas le jour de la rupture. Une application codée profondément et exclusivement pour un écosystème fermé est, de fait, non réversible, quel que soit le discours commercial.
Répartir et négocier. Maintenir plusieurs fournisseurs crédibles par plaque, et le faire savoir. C'est la mécanique de la « saine tension » : la réversibilité prouvée est l'arme qui permet d'exiger un gel tarifaire ou de menacer d'une sortie. L'hybridation régionale de LVMH n'est rien d'autre que cette discipline portée à l'échelle d'un groupe mondial.
Et accepter le temps long. Franck Le Moal parle de 12 à 18 mois pour une empreinte significative ; Damien Lucas note que beaucoup d'organisations mettent davantage. La souveraineté ne se décrète pas en trimestre. Elle se construit en migrant des charges réelles (VM, conteneurs, workloads applicatifs) par vagues maîtrisées, pas en cochant une case de conformité.
L'angle mort qui vient : l'IA agentique
Le plus instructif est peut-être ce que les deux dirigeants laissent volontairement ouvert. À la question des GPU et de l'IA (Scaleway dispose d'un partenariat avec Nvidia et investit, selon son communiqué, dans une offre européenne d'inférence portée par le processeur Jotunn8 de VSORA2), Franck Le Moal répond sans détour : à court terme, ce n'est pas la priorité ; mais « tout est ouvert ». Et d'ajouter : « qui peut prédire les logiques d'indépendance ou de dépendance qu'on va avoir par rapport aux grands acteurs de l'intelligence artificielle — OpenAI, Anthropic, Alibaba avec Qwen ? »
La phrase mérite qu'on s'y arrête, car elle déplace le débat. La couche où la dépendance va le plus compter dans les dix-huit prochains mois n'est plus l'infrastructure : c'est le modèle et, au-dessus, l'agent. Si l'on peut faire tourner des modèles open source performants sur une infrastructure européenne, alors la souveraineté de l'IA cesse d'être un vœu pour devenir un choix d'architecture. C'est exactement la promesse d'un cloud qui marie GPU, inférence managée et puces conçues sur le continent. Et la double motivation que cite Franck Le Moal, « une dynamique d'autonomie mais aussi une dynamique de performance économique », est précisément celle qui fait basculer ces décisions : le jour où l'alternative souveraine devient aussi performante et moins chère, elle n'a plus besoin d'argument politique pour s'imposer. Le terrain de la prochaine bataille d'autonomie est là, à l'intersection de l'infrastructure, du modèle et de l'IA agentique, une couche où la dépendance se contracte beaucoup plus vite qu'on ne la défait.
C'est aussi le point où le positionnement de SFEIR (« AI Only », observateur et guide) rejoint la prudence de LVMH. Construire son cœur algorithmique sur un fournisseur d'IA unique, fût-il excellent, c'est reproduire au niveau du modèle l'erreur que l'on dénonce au niveau du cloud. La souveraineté numérique ne se gagne pas une fois ; elle se rejoue à chaque couche de la pile, et l'IA agentique est la prochaine.
Garder la main dans un monde imprévisible
Revenons au mot refusé. Si Franck Le Moal n'aime pas « souveraineté », c'est qu'il en a une définition plus exigeante que ses promoteurs : non pas un drapeau planté sur un data center, mais la capacité durable de dire non. Cette capacité ne se possède pas, elle s'entretient : par la réversibilité, par la pluralité des fournisseurs, par une architecture pensée pour la sortie. Le choix de Scaleway ajoute une option crédible dans un portefeuille délibérément multi-régional.
La conclusion qu'en tire le DSI est la bonne posture pour la décennie : « il faut rester agile, extrêmement attentif, et garder une capacité de challenger les différents acteurs dans un monde qui va à toute vitesse et qui est totalement imprédictible à quelques semaines voire quelques mois ». Dans un tel monde, la seule souveraineté qui vaille est celle qui se mesure non pas à ce qu'on possède, mais à ce qu'on peut encore changer. C'est moins glorieux qu'un slogan. C'est beaucoup plus solide.
Sources
- Interview VivaTech, chaîne République (partenaire VivaTech), stand Scaleway — Damien Lucas (Directeur Général, Scaleway) et Franck Le Moal (Global Technical Officer / DSI, LVMH), juin 2026. youtube.com/watch?v=7hPO_MmjvFo
- Communiqué de presse Scaleway / Groupe iliad, « Cloud et IA : l'autonomie stratégique européenne passe à l'action », 18 juin 2026 (citations de Franck Le Moal, Damien Lucas, Silvano Sansoni ; partenariats MAIF, LVMH, Ouest-France, ChapsVision ; offre d'inférence VSORA / ZML / Région Île-de-France). iliad.fr — CP Scaleway 18/06/2026
- Audition au Sénat, 10 juin 2025 : le directeur juridique de Microsoft France reconnaît, sous serment, que les données de clients européens seraient remises aux autorités américaines en cas de décision de justice contraignante. Les Numériques, 10/06/2025
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