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ArtCraft : des clones d'Adobe en clean-room revendiqué, ce que vaut l'argument

ArtCraft : des clones d'Adobe en clean-room revendiqué, ce que vaut l'argument

Le 30 septembre 2026, l'organisation GitHub « storytold », qui signe ArtCraft, a ouvert cinq dépôts : PhotoCraft, FilmCraft, LightCraft, VectorCraft et PdfCraft. Chacun réécrit en Rust une application de la suite Adobe. Le README de PhotoCraft se présente comme « an open-source, clean-room reimplementation of Adobe Photoshop, rebuilt in pure Rust »1. Le code a été écrit avec Claude, le modèle d'Anthropic2. Cette étude de cas regarde où la revendication clean-room tient en droit européen, et où elle laisse des questions ouvertes.

Les faits vérifiables

Les dépôts de l'organisation storytold racontent la chronologie mieux que la presse. Les cinq premiers datent du 30 septembre, DesignCraft et EffectCraft suivent le 1er octobre. Le 7 octobre, l'équipe sort du périmètre Adobe avec GridCraft (un tableur dans l'esprit d'Excel), DeckCraft (présentations), WordCraft (traitement de texte), SoundCraft (dans l'esprit de Pro Tools) et CADCraft. FigCraft arrive le 9 octobre3. Le README de PhotoCraft indique une double licence, MIT ou Apache-2.0 au choix de l'utilisateur.

Derrière ArtCraft, la presse identifie Brandon Thomas, ingénieur installé à Atlanta, ancien dirigeant de Storyteller.ai et ancien ingénieur chez Square. Il dit avoir été motivé par les frais de résiliation d'Adobe45. Phoronix décrit le 7 octobre des réimplémentations produites avec Claude Code et des agents2 ; plusieurs relais précisent le modèle, Claude Opus 5.5. Les applications sont en alpha. Thomas promettait la parité fonctionnelle en un mois, puis a corrigé sur Hacker News en « 99 % en quelques mois plutôt qu'en années ».

Le succès est mesurable : au 23 octobre 2026, l'API GitHub compte 71 629 étoiles sur PhotoCraft, 17 329 sur PdfCraft, 15 832 sur FilmCraft et 15 641 sur WordCraft3.

Ce que la revendication clean-room recouvre

Une méthode clean-room sépare deux équipes : l'une décrit le comportement d'un logiciel dans une spécification, l'autre réécrit à partir de cette seule spécification, sans jamais voir le code d'origine. Le détail est expliqué dans notre hub sur le clean-room et la rétro-ingénierie.

Le README de PhotoCraft donne deux indices sur la façon dont l'équipe a travaillé. La prise en charge du format PSD est « written from Adobe's public specification », et un « composite oracle » compare le rendu de PhotoCraft à l'image fusionnée produite par Photoshop1. Partir d'une spécification publique et comparer des sorties, c'est observer le comportement, pas lire le code.

Le droit européen protège l'expression d'un programme, pas ses idées. Dans l'arrêt SAS Institute du 2 mai 2012, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé que ni la fonctionnalité d'un programme, ni son langage de programmation, ni le format de ses fichiers de données ne constituent une forme d'expression protégée6. Si ArtCraft n'a repris ni code, ni ressources, ni modèles d'Adobe, sa démarche s'appuie sur ce principe.

Ce qui reste ouvert

La revendication repose sur le récit du développeur. Aucune vérification indépendante n'a été publiée au 23 octobre. Andres Guadamuz, spécialiste de propriété intellectuelle à l'université du Sussex, cité par Al Jazeera, le résume : « We also do not know whether the claimed 'clean-room process' stands up to scrutiny »5. Le même article écrit que Thomas dit avoir utilisé Claude et Rust pour « reverse engineer » la suite Adobe, un vocabulaire qui cadre mal avec une salle blanche. Des internautes ont aussi soupçonné une décompilation du code Adobe ; rien ne l'établit à ce jour.

L'interface est un deuxième sujet. Le README de PhotoCraft promet que menus, raccourcis, panneaux et outils sont « where your hands expect them » et conclut : « If you know Photoshop, you already know PhotoCraft »1. Une interface graphique n'est pas protégée comme programme d'ordinateur, mais la CJUE a admis en 2010 qu'elle peut l'être par le droit d'auteur commun si elle est originale7. Aux États-Unis, le débat porte sur le trade dress, l'habillage commercial d'un produit. En France, la reprise trop proche de l'apparence d'un produit concurrent relève de la concurrence déloyale ou du parasitisme. Une analyse au cas par cas s'impose.

Reste la question de fond, que personne n'a tranchée : que vaut une salle blanche quand un modèle de langage écrit le code ? Un modèle entraîné sur de vastes corpus a pu croiser des fragments protégés. La séparation des rôles, qui faisait la force de la méthode, devient difficile à démontrer.

La leçon pour un éditeur ou une DSI

Pour un éditeur, ArtCraft montre qu'une fonctionnalité visible depuis l'extérieur se réimplémente désormais en quelques semaines. La protection juridique du code reste entière, celle du comportement n'a jamais existé. Notre tribune sur la fin de l'avantage du code fermé en tire les conséquences.

Pour une DSI tentée de réécrire un outil tiers avec des agents, la méthode compte plus que l'outil : spécification écrite à partir du comportement observé, équipe de réécriture qui n'a jamais vu le code décompilé, journal de qui a vu quoi. Le passage sur la décompilation pour interopérer détaille ce que la loi autorise, et celui sur les clauses de licence nulles en France ce qu'un contrat ne peut pas interdire. Les outils de rétro-ingénierie par agents comme REA rendent la tentation plus forte et la séparation plus fragile.

Questions fréquentes

ArtCraft est-il légal ?

Le développeur revendique une réimplémentation clean-room sans code ni ressources Adobe. Cette revendication n'a pas été auditée publiquement au 23 octobre 2026, et aucune réaction publique d'Adobe n'a été trouvée. Seul un juge pourrait trancher.

La fonctionnalité d'un logiciel est-elle protégée ?

Pas par le droit d'auteur sur le programme, selon l'arrêt SAS Institute (C-406/10) : la fonctionnalité, le langage et le format des fichiers de données n'en relèvent pas. Le code et les ressources graphiques en relèvent. D'autres protections peuvent jouer : brevet, secret des affaires, contrat, concurrence déloyale.

Copier l'interface de Photoshop pose-t-il problème ?

C'est possible. Une interface originale peut être protégée par le droit d'auteur, et une imitation trop proche peut relever de la concurrence déloyale ou du parasitisme en France, ou du trade dress aux États-Unis.

Un modèle d'IA peut-il faire du clean-room ?

Aucun tribunal ne l'a dit. Le principe exige que la personne qui réécrit n'ait pas vu le code d'origine ; avec un modèle, cette preuve est plus difficile à apporter.

Avant de lancer une réécriture assistée par agents, l'offre AI Cyber aide à poser la séparation des rôles et la traçabilité qui rendent la méthode défendable.

Sources

  1. ArtCraft (storytold), README de PhotoCraft — github.com/storytold/photocraft, consulté le 23 octobre 2026.
  2. Phoronix, Michael Larabel, AI Makes "Open-Source, Clean Room" Implementations Of Adobe Photoshop & Premier In Rust — phoronix.com, 7 octobre 2026.
  3. API GitHub, dépôts de l'organisation storytold (dates de création, étoiles) — github.com/storytold, relevé du 23 octobre 2026.
  4. ProPakistani, Free, Open-Source Copies of Photoshop, Premiere, and Lightroom are Here — propakistani.pk, 9 octobre 2026.
  5. Al Jazeera, Edna Mohamed, How AI apps are offering free substitutes for Big Tech software — aljazeera.com, 14 octobre 2026.
  6. CJUE, 2 mai 2012, SAS Institute Inc. contre World Programming Ltd, C-406/10 — curia.europa.eu.
  7. CJUE, 22 décembre 2010, Bezpečnostní softwarová asociace, C-393/09 — curia.europa.eu.

Avant de réécrire un logiciel tiers avec des agents, cadrez la séparation des rôles

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