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« Un agent n'a pas de bon sens » : ce qu'ADEO et Decathlon ont compris de l'ère agentique

« Un agent n'a pas de bon sens » : ce qu'ADEO et Decathlon ont compris de l'ère agentique

En bref

Enregistré au Dev Summit co-organisé par ADEO et Decathlon en mai 2026, un épisode du podcast DataGen réunit Matthieu Grymonprez, qui dirige le digital, la tech et la data d'ADEO, et Romain Taillade, Global CTO de Decathlon. Leur constat commun : la plateformisation menée depuis cinq ans, qui visait la marketplace et l'expansion internationale, se révèle être le socle de l'agentique. Un agent n'a pas de bon sens : il exécute ce que la documentation et les définitions métier lui donnent, et il accélère le désordre partout où elles manquent. Les deux dirigeants ouvrent trois chantiers (le harnais de développement, la sécurité par zones du SI, la sémantique data) et gardent en tête un précédent : le self-service BI d'ADEO, qui a produit plus de 150 000 dashboards avant qu'on ne revienne aux data products certifiés.

Du 26 au 28 mai 2026, ADEO et Decathlon ont réuni plus de 2 000 collaborateurs à Lille pour un Dev Summit commun, le premier co-organisé par les deux groupes.2 Sur place, Robin Conquet a enregistré pour le podcast DataGen un entretien avec Matthieu Grymonprez, qui pilote le digital, la tech et la data du groupe ADEO (Leroy Merlin, Weldom, Obramat), et Romain Taillade, Global CTO de Decathlon.1 Les deux groupes partagent un actionnariat familial, des clients, et un niveau de complexité que Taillade résume en ordres de grandeur : plusieurs dizaines de milliards d'euros de chiffre d'affaires, des centaines de millions de clients, des milliards d'appels d'API. Ils ne sont pas concurrents, ce qui leur permet de comparer leurs stratégies sans filtre.

Grymonprez a une phrase pour cadrer l'entretien : « Un agent n'a pas de bon sens. » Un humain qui lit une définition médiocre compense avec son expérience. Un agent applique la définition telle quelle, y compris quand elle vaut pour la France et pas pour l'Espagne, et que personne ne l'a écrit. Tout l'épisode découle de ce point.

La plateforme était la marche d'avant

Les deux groupes ont passé les cinq dernières années à décomposer leur système d'information en domaines métier plus petits, exposés par API. Taillade rappelle que l'agentique n'était pas le but de départ. La plateformisation devait absorber deux mouvements : la marketplace de Leroy Merlin, passée de 60 000 références en magasin à plusieurs millions en ligne, et l'expansion de Decathlon, de quelques dizaines de pays à plus de 50. Grymonprez énumère ce que cela impose : un moyen de paiement dominant par pays, des IA de tri et de description pour absorber des millions de fiches produit, un moteur de recherche qui ne fonctionne plus pareil à sept millions de références qu'à trente mille.

Le sous-produit de cet effort compte autant que son objectif. Taillade parle de standardisation : ramener tout le monde sur une plateforme commune a nettoyé les couches accumulées en cinquante ans d'histoire et a produit, chez Decathlon, des effets mesurables sur la performance économique. Cette plateforme standardisée est ce qu'attend un modèle agentique, qui suppose une API de panier, une API client, une API de paiement, avec le bon contrat. Dans la keynote d'ouverture, Taillade le formulait par une image que la presse a reprise : la plateforme a construit les muscles, l'ère de l'intelligence construit le système nerveux.2 Sur sfeir.com, cette lecture s'appelle platform engineering : la plateforme interne est le socle gouverné sur lequel les agents opèrent.

Deux révolutions en même temps

Taillade insiste sur le choc culturel. Passer d'un SI orienté commerce à un SI orienté plateforme change les réflexes, les artefacts déployés, la façon de raisonner. Une entreprise qui n'a pas terminé cette transition doit maintenant mener deux révolutions en parallèle, culturelle et technologique, pendant que l'IA compresse le calendrier. Sa formule : « Bon courage les amis. »

Ce diagnostic rejoint la thèse d'amplification du rapport DORA 2025, détaillée dans l'IA comme amplificateur : l'IA multiplie les organisations qui ont des fondations et reflète, en l'accélérant, le désordre des autres. Grymonprez le dit avec ses mots : « Si ton entreprise n'est pas claire, ça va aller encore plus vite dans le mur, parce que ça va se faire en automatique. »

Agentic commerce : disparaître de la conversation

Le premier axe que les deux dirigeants nomment concerne le client. Après les magasins, le site, la marketplace et les partenaires, un nouvel interlocuteur arrive : l'agent du client, qui traduit une intention en interactions avec le retailer. Taillade en décrit deux conséquences. La première touche le parcours : jusqu'ici, le retailer fabriquait le process (« tu commandes, tu reçois ») et l'imposait. Avec un agent en face, la machine du client décide de l'ordre de la discussion, peut commencer par la fin, revenir au milieu, négocier. Le socle technique doit encaisser ce type d'interaction, y compris en nombre d'appels par seconde.

La seconde conséquence est le sujet qu'il suit de près : « En combien de temps on pourrait disparaître de cette conversation ? » Son exemple : un client qui écrit « un tee-shirt Kiprun pour mon marathon » a contextualisé la recherche, Kiprun étant une marque Decathlon, et Decathlon est dans la conversation. Le même client qui enlève « Kiprun » ouvre la compétition à tous les vendeurs de tee-shirts de running. Le client fait toujours moins d'effort, donc la seconde formulation gagnera. Taillade en tire une question plutôt qu'une panique : Decathlon a-t-il aujourd'hui tout ce qu'il faut pour sortir dans les meilleurs résultats quand la marque n'est pas citée ? Il y voit une occasion de creuser l'écart avec les acteurs qui ne sauront pas dialoguer avec ces systèmes.

Grymonprez a vécu la même peur au lancement de Google Shopping : « Quand Google Shopping a été lancé, les réactions, c'était : comme tout notre trafic vient de Google, c'est fini, on ne fera jamais d'e-commerce. Bon, on n'a jamais fait autant d'e-commerce. » Le client délègue à son agent ce qui est simple et peu risqué, pas le vélo cher ni le parquet sur lequel il marchera dix ans : les parcours d'achat resteront hybrides. La moitié de ce que les clients dépensent chez Leroy Merlin relève de projets, et un projet se construit en semaines, sur le site, sur des plateformes d'inspiration, avec la peur d'oublier la bonne colle pour le bon carrelage. Un chat peut rassurer, mais il peut halluciner, donc le client regarde YouTube à côté. La responsabilité du leader en découle : « Si demain c'est plus facile d'avoir des réponses sur le bricolage chez ChatGPT ou sur YouTube que chez moi, le problème il est chez moi. » Taillade complète avec le parallèle du SEO : si la meilleure vidéo, la meilleure information et la meilleure expertise sont chez vous, l'assistant renverra vers vous. Ce terrain porte un nom sur sfeir.com, le SI conversationnel : produire des réponses que les agents des clients peuvent trouver, lire et citer.

La reconfiguration interne : le pouvoir aux problem solvers

Grymonprez situe l'impact le plus lourd ailleurs, dans les processus internes. Les API et les événements ont donné des workflows rigides ; un agent raisonne sur le prochain pas de chaque workflow, ce qu'aucun système n'offrait avant. Certains métiers seront compressés, accélérés, ou déplacés. Il refuse le scénario des licenciements massifs et préfère parler de reconfiguration : chacun retrouve une autre utilité autour de l'outil.

Le second effet touche la chaîne de production logicielle. Dix ans de Scrum, de microservices et de product mode ont installé des phases et des rôles entre l'idée et le code, pour traduire le besoin. L'IA compresse ces phases. Grymonprez en déduit une ouverture : les gens créatifs, jusqu'ici bridés par la file d'attente de la DSI, pourront prototyper ou produire eux-mêmes. « L'innovation vient de quelqu'un qui a un problème. » Le magasinier qui fait trois fois le tour de l'entrepôt, le vendeur qui n'arrive pas à expliquer un mitigeur ou une configuration électrique : ces personnes comprennent leur problème, et la DSI ne comprend que ceux qu'on lui remonte. La DSI garde les gros sujets, optimiser une supply chain, absorber des millions de références. Les petits problèmes précis se règleront au niveau de ceux qui les vivent, avec les outils qu'on leur donnera. Ce mouvement rejoint la figure du product engineer de la stratégie 10x, avec une condition posée par Grymonprez lui-même : que ces gens produisent dans les guardrails du groupe, sans ajouter de fragmentation ni de risque cyber.

Trois chantiers de démarrage

Interrogé sur ce qu'il veut réussir en premier, Grymonprez cite le harnais : l'environnement de développement, les sandbox, les skills, ce sur quoi les équipes s'appuient pour construire. L'urgence vient de la facilité d'accès : « Tu prends une licence Claude, tu peux déjà te lancer, faire des trucs. Et par contre tu ne le feras pas dans le bon harnais. » Sa consigne à ses équipes : « Donnons un framework, même s'il n'est pas parfait, pour qu'ils puissent commencer à créer dessus. » Cette discipline s'appelle harness engineering, et Grymonprez y ajoutait une règle dans un précédent entretien sur le lock-in agentique : le harnais se remplace, le contexte accumulé dedans est l'actif à protéger.

Le deuxième chantier est la sécurité, traitée par zones. Sur les plateformes de paiement, le tunnel de commande et les mouvements de supply chain, zéro code agentique tant que rien n'est prouvé. Ailleurs, là où le risque est nul, feu vert total. Une entreprise de plusieurs milliards ne va pas « arrêter toute la prod comme ça pour le plaisir ».

Le troisième est celui où ADEO se dit en dette : la sémantique data. Faire le tour de tous les concepts métier et coller à chacun une définition unique, compréhensible par un agent, alors que le groupe cumule des dizaines de pays, du legacy et des définitions locales. Grymonprez attaque le sujet par verticales, finance puis supply, plutôt qu'en latéral sur toute l'entreprise, pour rendre agentique une verticale plus vite. Taillade souligne ce qui change : jusqu'ici, la connaissance humaine compensait la documentation absente, il y avait toujours quelqu'un qui connaissait le modèle. Un agent exige que tout soit écrit et carré. Organiser la connaissance devient une activité à part entière, qui n'existait qu'à la peine parce que personne ne voyait l'intérêt d'ajouter des gates. Cette exigence est le cœur du context engineering : le contexte est l'actif, il se versionne dans Git, et une définition écrite deux fois est un bug de documentation. Le pont technique entre ces définitions et les agents, la couche sémantique, fait l'objet d'un article dédié.

Le précédent des 150 000 dashboards

Grymonprez raconte une expérience qu'ADEO a payée pour apprendre. Le groupe a un jour ouvert tous ses datasets en self-service BI : chacun pioche et compose ses indicateurs. Au bout d'un an ou deux, l'entreprise comptait plus de 150 000 dashboards et personne ne parlait la même langue, chacun défendant le chiffre de son tableau. ADEO est revenu à des data products certifiés et à des data contracts, parce qu'aucun cadre n'avait été posé au départ.

Taillade a l'anecdote symétrique. Decathlon a échappé à la vague low-code, mais un ami dans un autre groupe lui a décrit des centaines d'applications Power Apps créées partout dans l'organisation, et une DSI qui ferme les yeux parce qu'elle ignore ce qui tourne en production, quelles chaînes critiques en dépendent, et où sont les données. Les agents de code prennent les mêmes ingrédients avec une capacité de production bien supérieure. Son scénario : un agent qui ignore l'existence de la capability de paiement du groupe branche Stripe, puis un autre, et à la trentième intégration le SI est fragmenté. « Ton SI peut s'écrouler sur son propre poids », avec des flux partout, une réconciliation impossible, une performance illisible. Il rappelle que des entreprises sont mortes de ne plus savoir ce qui se passait chez elles.

Ce que les deux décrivent porte un nom sur sfeir.com, la shadow AI, et une réponse déjà documentée dans la gouvernance des données à l'ère des agents et le no-code à l'ère des agents. Taillade en tire un déplacement de responsabilité. Avant, la qualité de la production reposait sur la formation, la culture d'équipe et les pairs qui veillaient les uns sur les autres. Désormais, l'outillage et le framework dans lequel on entre et dont on sort sans chemin de traverse deviennent une responsabilité de la DSI, à l'échelle de groupes de cette taille.

Ce que ces deux retailers ont sous la main

Les deux dirigeants finissent sur l'énergie de l'événement plus que sur un plan. Grymonprez compare la vague à celle du mobile et des réseaux sociaux : des effets négatifs à contenir, et des problèmes vieux de dix ans qu'on va enfin pouvoir traiter. Taillade note que les ingénieurs aiment les problèmes et qu'ils en ont une pile.

Pour un DSI qui les écoute, l'ordre des opérations est lisible. ADEO et Decathlon ont un avantage qui ne se rattrape pas en six mois : une plateforme standardisée, des domaines exposés par API, une culture produit installée. Ils consacrent l'énergie restante aux trois chantiers que l'agentique rend urgents, le harnais, les zones de sécurité et la sémantique métier, et ils gardent le souvenir des 150 000 dashboards pour poser le cadre avant d'ouvrir les vannes. Une organisation qui n'a ni la plateforme ni les définitions découvrira, comme le dit Grymonprez, que l'agent n'a pas de bon sens pour compenser.


Sources

  1. « Les stratégies agentiques d'Adeo et Decathlon », podcast DataGen animé par Robin Conquet, entretien avec Matthieu Grymonprez (ADEO) et Romain Taillade (Decathlon), enregistré au Dev Summit ADEO × Decathlon, mai 2026. Les citations et les chiffres avancés par les invités (références marketplace, nombre de pays, 150 000 dashboards) en sont extraits et sont déclaratifs. youtube.com/watch?v=GXnkGXKj2LM
  2. Républik Retail, « Adeo et Decathlon : pourquoi les deux géants du retail se préparent à "l'ère de l'intelligence" », 1er juin 2026 : dates et périmètre du Dev Summit 2026 (26-28 mai, Lille, plus de 2 000 collaborateurs), keynote d'ouverture. republik-retail.fr
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